À Venise, pendant la Biennale d'art contemporain, un palais du XVIIIe siècle abrite des œuvres auxquelles on parle. Une fleur de métal nous pose des questions. Une sculpture de verre noir porte la mémoire d'une famille. Une installation fait entendre les voix que l'IA efface.
À quoi sert une œuvre qui répond ? La visite de l'exposition « Strange Rules », au Palazzo Diedo, apporte des éléments de réponse, et quelques conseils pour ceux qui conçoivent des expériences vocales.
Strange Rules : une exposition sur les règles qui gouvernent les machines
L'exposition « Strange Rules » se tient du 4 mai au 22 novembre 2026 au Palazzo Diedo, un palais du XVIIIe siècle du quartier de Cannaregio, en même temps que la Biennale d'art de Venise.
Son fil conducteur est le « Protocol Art » : des œuvres qui ne sont pas des objets mais des règles. Algorithmes, modèles d'IA, plateformes et conventions deviennent la matière même du travail des artistes. Une vingtaine d'entre eux sont réunis.

Parler à une fleur de métal : les Plantoids
Dans les salles du palais, trois fleurs de métal attendent le visiteur. Ce sont les Plantoids de Primavera De Filippi, un projet lancé en 2014. Chacune est une forme de vie artificielle : un corps de chaînes et d'acier, et un « esprit » logé dans un contrat inscrit sur la blockchain Ethereum.
Ces fleurs parlent. Elles se présentent, posent des questions en anglais, écoutent la réponse. Une lumière au cœur de la corolle change de couleur quand la fleur réfléchit, puis passe au rouge quand elle prend la parole. Elle peut répondre à nos questions, nous chanter un air d'opéra ou réciter un poème, qu'une petite imprimante restitue sur un ticket, avec un code QR.
Le ton surprend. Les réponses sont vives, souvent ironiques : la fleur a un caractère, et c'est lui qui donne envie de poursuivre la conversation.

N'TOO : une mémoire familiale confiée à une IA, restée muette
Plus loin, une sculpture de verre noir aux visages multiples. « Not the Only One », ou N'TOO, est une œuvre de Stephanie Dinkins créée en 2018. L'artiste a confié à une IA la mémoire de sa famille afro-américaine, à partir des récits de trois générations de femmes. Le visiteur est invité à lui parler.
Ce jour-là, N'TOO n'a pas répondu. Quelques sons, puis plus rien. D'ordinaire elle parle, a précisé la personne chargée de la salle.
Cette panne dit quelque chose de l'œuvre. Stephanie Dinkins a écarté les grands jeux de données, qu'elle juge biaisés, pour n'utiliser que les paroles de sa famille. Elle reconnaît elle-même que N'TOO est parfois difficile à comprendre et qu'il lui arrive de refuser de répondre. Une IA nourrie de peu de données est fragile, mais elle ne parle qu'avec les mots qui lui ont été confiés.

D'autres œuvres qui écoutent, et une qui dénonce
Les Plantoids et N'TOO ne sont pas les seules œuvres de l'exposition à réagir à la voix.
- Au rez-de-chaussée, l'installation de Holly Herndon et Mat Dryhurst met des micros à la disposition des visiteurs. Des agents IA suivent les conversations en temps réel et traduisent leur tonalité en une musique générée en continu dans la salle.
- Dans « Voyager », Trevor Paglen installe le visiteur dans une cabine d'hypnose. Il répond à voix haute, un capteur mesure son pouls, et une voix générée par IA adapte son récit à ce qu'elle entend et à ce qu'elle mesure.
- Avec « Phantomatics », Agnieszka Kurant fait entendre des voix de synthèse qui parlent une centaine de langues inventées par une IA à partir de langues existantes.
« Waterfalls », de Lawrence Abu Hamdan, en montre l'envers. L'artiste s'intéresse à une technologie utilisée par des centres d'appels pour gommer l'accent de leurs opérateurs, en Inde, en Haïti, aux Philippines ou au Pakistan, et le remplacer par une voix neutre. Au casque, l'oreille gauche entend la voix d'origine, l'oreille droite la version corrigée.
La même technologie qui permet à une œuvre de répondre peut donc servir à uniformiser ceux qui parlent.
Ailleurs à Venise, d'autres usages de l'IA par les artistes
Pendant la Biennale 2026, l'IA se rencontre aussi dans d'autres expositions de la ville. Trois usages se dégagent.
- L'IA comme outil d'atelier. À la Galleria di Palazzo Cini, le peintre David Salle a entraîné un modèle sur ses propres tableaux du tournant des années 1990. Les compositions générées sont imprimées sur lin, puis reprises à la main, à l'huile et au fusain. Sa formule, « The machine has no taste », résume la démarche : le goût reste celui du peintre.
- L'IA comme cible. Au Palazzo Franchetti, le duo Eva et Franco Mattes a présenté « RAGE BAIT » : des images de chats volontairement ratées, conçues pour être aspirées par les robots et polluer les données d'entraînement des modèles.
- L'IA comme matière à prédiction. Au pavillon de la Finlande, Jenna Sutela compose « Aeolian Suite » à partir de données météorologiques et de modèles de prévision, et donne une voix à cinq vents de Venise.
Ces démarches ont un point commun avec les œuvres du Palazzo Diedo : l'IA n'y est jamais montrée pour elle-même. Elle sert un propos, et l'artiste garde la main sur les règles.
Sous le capot : comment une œuvre parvient à répondre
Derrière chaque œuvre qui converse se trouve la même chaîne technique, en trois temps.
- Écouter. Un micro capte la voix, un module détecte quand le visiteur a fini de parler, puis la reconnaissance vocale transforme le son en texte. C'est l'étape la plus exposée : le bruit d'une salle, les accents et le mélange des langues provoquent la plupart des incompréhensions.
- Formuler la réponse. Un modèle de langage rédige la réplique. Une consigne fixe son personnage, son ton et ses limites. Quand l'exactitude compte, il s'appuie sur une base de connaissances validée, selon le principe du RAG. N'TOO suit une autre voie : un modèle entraîné directement sur un petit corpus, plus fidèle mais plus fragile.
- Parler. La synthèse vocale donne une voix au texte, parfois créée sur mesure pour le personnage.
Tout l'enjeu est dans l'enchaînement. Chaque étape ajoute un délai, et au-delà de quelques secondes le visiteur décroche. Certains dispositifs utilisent désormais des modèles qui passent directement de la voix à la voix, pour gagner en fluidité. Le choix entre le cloud et un ordinateur ou une tablette installés sur place dépend du réseau du lieu et de la sensibilité des échanges. Les trois états lumineux des Plantoids, écoute, réflexion, parole, rendent cette mécanique visible.
Ce que ces œuvres apprennent sur les expériences vocales
Ces œuvres ne sont pas des produits, mais elles rencontrent les mêmes difficultés qu'un guide vocal de musée ou un assistant d'accueil sur un événement.
- Tenir sur site. Une expérience vocale se juge dans le bruit, l'affluence et les aléas du réseau. Elle se teste dans le lieu, avec du public, avant l'ouverture.
- Montrer qu'on écoute. La lumière des Plantoids indique quand parler et quand attendre. Sans ce signal, le visiteur parle dans le vide.
- Donner un caractère. Une personnalité assumée rend l'échange mémorable.
- Préférer le silence à l'invention. N'TOO se tait plutôt que d'inventer. Dans un musée comme dans une entreprise, une IA doit répondre à partir de sources validées et savoir dire qu'elle ne sait pas. C'est le principe du récit augmenté par l'IA.
- Laisser une trace. Le poème imprimé prolonge l'échange après la visite.
L'UX design de l'expérience est primordial. La scénographie l'est tout autant : elle permet de comprendre rapidement le fonctionnement et de profiter pleinement de l'expérience.
Des expériences encore rares, et beaucoup à inventer
Une œuvre qui répond change la place du visiteur : il n'est plus spectateur, il devient interlocuteur. Hors des expositions consacrées à la technologie, ces expériences restent pourtant rares dans les musées et les événements. Quelques-unes ont ouvert la voie.
- En Floride, le musée Dalí propose depuis 2024 de décrocher un téléphone-homard pour interroger le peintre. Sa voix et ses réponses sont recréées à partir de ses écrits et d'archives sonores.
- À Paris, le musée d'Orsay a fait dialoguer ses visiteurs avec Vincent van Gogh, à partir de quelque 900 lettres du peintre et sous le contrôle d'un spécialiste.
- À Versailles, une vingtaine de statues des jardins répondent depuis 2025 aux questions des promeneurs, sur leur téléphone, à partir d'une base de connaissances dédiée.
Ces projets ont un point commun : aucun ne laisse l'IA improviser. Le corpus se limite aux sources, les institutions et les spécialistes sont associés, et le public sait qu'il parle à une recréation.
C'est à ces conditions qu'une IA vocale peut enrichir une visite sans abîmer le travail d'un artiste ni la vérité d'un récit. Il reste beaucoup à inventer : des œuvres qui répondent dans la langue du visiteur, des personnages historiques qui citent leurs sources, des parcours qui se souviennent de la conversation précédente.
Gensai a exploré cette voie avec le dispositif « Monstres des Océans » : toute la chaîne tourne en local, pour ne dépendre de rien, et surtout pour être le plus sobre possible sur le plan écologique : ni Internet, ni cloud, ni tokens. La démarche est détaillée dans l'article Comment faire parler les océans avec une IA frugale ?
